Le fait religieux en perspective. Religion et politique au Japon et en Europe/France.

ParAIDA

Le fait religieux en perspective. Religion et politique au Japon et en Europe/France.

La question des relations entre religion et politique revient régulièrement dans notre actualité, souvent à l’occasion de polémiques. Plus généralement, cette question a profondément façonnée l’Europe moderne, ainsi que la manière dont nous, Français et Européens modernes, pensons les fonctions qui doivent être celles d’un État démocratique et libéral (1). Mais qu’en est-il au Japon ? Comment la question des rapports du religieux et du politique s’est-elle posée ? Quelle place a la, ou les religions, dans ce pays ? Lorsque l’on songe à l’importance qu’ont eu les guerres de religion dans la construction de l’Europe moderne on ne peut être que surpris du fait que semblables guerres semblent pratiquement absentes de l’histoire du Japon (du moins jusqu’à l’arrivée du christianisme. Nous y reviendrons). Dans l’optique chère à Aida de mieux nous comprendre nous-même en comprenant les autres nous proposerons ici une comparaison, certes succincte, entre la France et l’Europe, d’un côté, et le Japon, de l’autre, sur cette question des rapports entre le religieux et le politique dans l’espoir de jeter quelque lumière sur ce sujet qui persiste à être brûlant.

I. Religion et politique en Europe/France.

On mesure mal le rôle central que jouèrent les guerres de religion dans la construction de l’Europe moderne. Par exemple, on peut dire, en simplifiant beaucoup, que sans la réforme protestante au XVIe siècle et la rupture qu’elle a engendrée entre les États protestants et les États restés fidèles à la foi catholique il n’y aurait pas eu de guerre de trente ans. Or, s’il n’y avait pas eu de guerre de trente, il n’y aurait pas eu de traité de Westphalie (1648), traité de Westphalie qui a pour la première fois codifiés les relations entre les États d’Europe. C’est à partir de ce traité que l’on a commencé à concevoir l’Europe comme un espace de rivalités entre des États souverains devant être régulé par un droit international donnant naissance à l’Europe moderne.

En outre, c’est suite à ces interminables conflits de religions qu’émergea en Europe la thématique de la séparation du politique et du religieux. En effet, on peut dire que c’est dans le but de prévenir de nouvelles guerres de religion que les problématiques de la laïcité ( le principe de la séparation du religieux et du politique) et de la liberté de conscience se posèrent dans la pensée politique occidentale. Ne pouvant plus fonder la légitimité de l’État sur l’autorité d’une foi religieuse commune (la religion du peuple devait être la religion du prince selon un adage bien connu) les premiers penseurs libéraux (Hobbes, Locke, Montesquieu, etc.) proposèrent de fonder la légitimité de l’État sur la volonté du peuple et la protection des libertés fondamentales. La finalité de l’État se limitera désormais au salut des corps (maintenir la paix civile) et non au salut des âmes (devenant ainsi un question personnelle et privée). Dès lors, l’État ne devra plus se mêler de religion et se devra de garantir le droit pour chacun de croire ce que bon lui semblera tant qu’il ne met pas en danger la paix civile.

Autre conséquence, le pouvoir de l’État sera limité et l’obéissance des citoyens d’obéir aux lois sera conditionnée. En effet, les citoyens devront obéir au gouvernement et à ses lois tant que l’État respectera et protégera les libertés individuelles et la souveraineté du peuple. Toutefois, dès que l’État bafouera ses obligations vis-à-vis du peuple le contrat sera rompu et les citoyens seront déliés de leur obligation d’obéir. C’est la naissance de l’idée de contrat social sur laquelle repose la légitimité des États démocratiques modernes.

Ainsi, on se rend compte que la problématique des guerres de religion a contribué a façonner la façon même dont les Européens pensent le politique (laïcité, libertés fondamentales, souveraineté de l’État, etc.) En somme, on peut dire que c’est l’État moderne, et la philosophie libérale et démocratique qui la sous-tend, qui en sont issus.

Si l’on se penche plus particulièrement sur le cas français on ne peut ignorer les rapports conflictuels entre la religion catholique et la République. En effet, dès la Révolution française l’universalisme républicain s’est construit en opposition à cet universalisme concurrent que représentait la religion catholique. Le catholicisme était identifié à l’ancien régime (pour dire les choses simplement la monarchie française reposait sur une légitimité religieuse, chrétienne, et ce depuis Clovis) à un point tel que la France connue une politique de déchristianisation pendant la révolution. Ainsi, et ce depuis la révolution de 1789 jusqu’à la loi de séparation des églises et de l’État de 1905 (et sans doute même au-delà d’ailleurs), les rapports entre l’État et la religion catholique ont toujours été plus ou moins conflictuels. En effet, pour les républicains français imposer le principe de laïcité, c’est-à-dire le principe de séparation du politique et du religieux, revenait à combattre l’influence politique de l’église catholique c’est-à-dire des royalistes qui contestèrent le régime républicain au moins jusqu’en 1945. Cela explique aussi pourquoi la laïcité en France se situe dans une opposition, parfois frontale, aux religions toujours suspectées d’être une menace pour la démocratie et les libertés fondamentales contrairement aux pays anglo-saxons plus accueillants au fait religieux.

II. Religion et politique au Japon.

Comme nous allons le voir la question religieuse se pose en des termes très différents au Japon. En effet, lorsque l’on se penche sur l’histoire du Japon avec à l’esprit l’histoire européenne moderne on ne peut qu’être surpris par l’absence de guerres de religion sur l’archipel. Ce fait étonnant ne s’explique pas pour autant par une absence de pluralisme religieux. En effet, contrairement aux États européens d’avant la réforme protestante, le Japon n’a jamais eu de religion d’État (du moins avant Meiji en tout cas). Si le shinto (2) – littéralement « la Voie des Dieux » – est la religion la plus ancienne, le bouddhisme fut importé de Chine et de Corée sur l’archipel dès le VIe siècle et s’imposa progressivement au point de devenir la deuxième religion la plus importante au Japon après le shinto. Le shinto et le bouddhisme restèrent les deux religions dominantes dans l’archipel, suscitant parfois un syncrétisme entre les deux courants. Ceux-ci cohabitèrent par ailleurs avec le taoïsme et le confucianisme qui furent également importés de Chine. S’il y a toujours eu des rivalités et des tensions entre ces grands courants religieux il n’y a jamais eu de guerres de religion de grande ampleur à proprement parlé. Toutefois, les choses changeront quelque peu avec l’importation du christianisme à la fin du XVIe siècle par les espagnols et les portugais (3). Si les Japonais accueillirent favorablement le christianisme dans un premier temps (4) le shogun Ieyasu Tokugawa (1543-1616) finit par interdire cette religion en 1612 et persécuta impitoyablement ses adeptes.

Ceci ne contredit-il pas du coup notre thèse qu’il n’y a jamais eu de guerres de religion au Japon ? Pas tout à fait. Le rejet du christianisme par les autorités japonaises doit être replacé dans un contexte plus large. En effet, ce rejet s’inscrit dans le contexte d’une politique de fermeture du pays aux influences étrangères. Celle-ci culminera par la promulgation de l’édit de sakoku en 1635 par le shogun Iemitsu Tokugawa (1604-1651), c’est-à-dire la fermeture quasi-complète du Japon aux influences étrangères qui dura de 1635 à 1853. Toutefois, cette fermeture n’est pas motivée par des motifs religieux mais politiques. Il s’agissait principalement de résister aux visées hégémoniques des puissances européennes sur le pays dont le christianisme n’était qu’une expression. Dans ce contexte le christianisme catholique était perçu comme un outil de subversion culturelle et politique. On peut citer plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, les catholiques devaient en effet obéissance au Pape – c’est-à-dire à un souverain étranger (5) – or cela semblait rentrer en contradiction avec la loyauté que les sujets japonais devaient au shogun. En outre, les chrétiens fomentèrent des révoltes contre le shogunat à travers le pays que le shogun dû réprimer. En somme, cette religion fut persécutée pour des motifs essentiellement politiques et non religieux (le salut des âmes n’était pas un enjeu pour le shogunat). Dès lors, et ce tout au long de l’ère Edo (1603-1868), les chrétiens japonais qui survécurent aux persécutions durent se cacher pour pratiquer leur foi (6).

La question religieuse refit son apparition avec la restauration de Meiji (1868-1912) et la volonté de créer un État moderne. Fallait-il reconnaître le principe de la séparation du religieux et du politique ou bien instaurer un culte officiel ? Quoique la constitution de 1889 garantisse la liberté de culte, l’État de Meiji instaura néanmoins un culte officiel via la création du shinto d’État (Kokka shinto) en octroyant à l’empereur du Japon (Tennô) des fonctions sacerdotales et politiques. Avec la création du shinto d’État l’empereur devenait officiellement le descendant de la déesse du soleil Omikami Amaterasu, successeur d’une longue lignée dynastique remontant à l’empereur Jinmu (711 avant J.-C. – 585 avant J.-C.) premier suzerain et fondateur du Japon en 660 avant J.-C. si l’on en croit le récit plus ou moins mythique relaté dans le Kojiki (« Récit des faits anciens » datant de 712) et le Nihon shoki (« Chroniques du Japon » datant de 720). L’empereur, en tant que Dieu vivant, faisait l’objet d’un culte et incarnait l’identité nationale (Kokutai). Le shinto d’État rentrait d’autant plus en contradiction avec les principes de la laïcité et de la liberté de conscience que « bien que se définissant comme transcendant les religions, il s’agissait en fait d’une religion civique imposée à l’ensemble de la population qui se devait d’y adhérer pour marquer sa fidélité à l’État et au souverain (7) » Le religieux et le politique furent ainsi étroitement mêlés jusqu’à la défaite de 1945. La constitution de 1947 changea la donne, non seulement en ôtant à l’empereur son statut de Dieu vivant et en limitant son rôle au statut de simple symbole de l’unité de la nation, mais aussi en consacrant le principe de laïcité.

Depuis les années d’après-guerre, la question de la laïcité revient régulièrement dans l’actualité japonaise. En effet, si la constitution d’après-guerre consacre la séparation de l’État et des religions plusieurs premiers ministres (notamment Yasuhiro Nakasone, Jun’ichirô Koizumi ou plus récemment Shinzô Abe) bafouèrent ce principe de séparation en allant se recueillir au sanctuaire Yasukuni à Tokyo. Ce sanctuaire shinto fut fondé pendant l’ère Meiji en 1869 dans le but d’honorer les Japonais « ayant donnés leur vie pour honorer l’empereur du Japon ». Ici la polémique est double. Elle concerne non seulement le fait que le chef de l’exécutif japonais se recueille dans un sanctuaire shinto, mais aussi le fait que celui-ci semble honorer la mémoire des criminels de guerre jugés et condamnés par le tribunal de Tokyo en 1946 et qui y sont toujours inhumés. Ainsi, tout comme en France, le respect de la laïcité est également un enjeu politique important au Japon. Toutefois, le débat sur la laïcité s’inscrit ici dans un contexte politique plus large. En effet, la constitution d’après-guerre est au cœur de beaucoup de débats politiques importants. Pour la droite l’enjeu primordial est de revenir sur la constitution de 1947 afin de restaurer in fine le Japon impérial, et donc le shinto d’État (kokka shinto), alors que pour la gauche il s’agit avant tout de protéger la démocratie en protégeant la constitution, garante des libertés individuelles et de la paix. Dans cette optique la laïcité est un des nombreux fronts où se joue cet affrontement entre les conservateurs et les progressistes. 

Conclusion :

Notre parcours nous a montré que, par delà les différences évidentes entre la France et le Japon en ce qui concerne les relations entre religion et politique, les rapports entre l’État et les religions au Japon ne sont pas nécessairement plus simples ou plus apaisés qu’en France. Alors que la laïcité en France s’affirme en opposition à la religion et demande que la religion ne soit qu’une affaire purement privée, la séparation du religieux et du politique au Japon est indissociable du souvenir du shinto d’État et des affres du Japon impérialiste.

Rédigé par Samuel Marie

Notes

(1) Nous qualifions ici de démocratie libérale les régimes politiques qui combinent le principe de souveraineté du peuple et la protection des libertés fondamentales.

(2) Le shinto est une religion animiste vénérant les Kami. 

(3) Le premier missionnaire chrétien en terre japonaise était le jésuite François-Xavier qui débarqua à Kagoshima en 1549. 

(4 )En effet de larges pans de la société japonaise se convertirent, des paysans jusqu’à certains Daimyo (seigneurs féodaux).

(5) N’oublions pas qu’à l’époque le souverain pontife exerçait à la fois un pouvoir spirituel et temporel. En sacrant les rois le Pape était le garant de la légitimité des monarchies d’Europe et était à ce titre un acteur politique de premier plan. 

(6) Sur ce sujet les ouvrages et œuvres cinématographiques ne manquent pas. On peut, à titre indicatif, se référer au livre récent de Martin, Noguiera Ramos. La Foi des ancêtres : Chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoises japonaise (XVIIe-XIXe siècles), Paris, cnrséditions, 2019 ou au film de Martin Scorsese « Silence » sortie en 2016. 

(7) François, Macé, « Shinto et société », in Jean-François, Sabouret (Dir.) Japon, peuple et civilisation, Paris, La Découverte, 2004, p. 73.

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